Au travers de ses passions pour l'écriture, la scène, la peinture, elle déploye une énergie incroyable. Elle est véritablement une artiste complète et nous fait magnifiquement profiter de sa belle cinquantaine au travers de ses différentes oeuvres.
 
 
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La cerise sur le gâteau
 

L'homme sortit du taxi, saisit son sac de voyage et paya le chauffeur sans lui laisser de pourboire. Il marchait rapidement. On devinait, malgré ses cheveux gris, qu'il entretenait son physique : il ne paraissait pas ses 50 ans. Il fila directement à la cafétéria et commanda un thé à la menthe. Il ne buvait que ça ainsi qu'un peu d'eau quand il se brossait les dents. Il avait une heure à attendre avant l'embarquement. Il sirota son thé bouillant, le visage impassible, mais il n'en pensait pas moins : On l'envoyait en Suisse, à son âge, au mois de janvier ! Enfin ! Tout le monde savait que là-bas, c'était l'hiver. Tant pis, il achèterait des vêtement chauds sur place et les mettrait sur sa note de frais.

La veille, il avait été convoqué au bureau du Mossad, à Tel-Aviv. Le chef lui avait présenté l'affaire :

– Du gâteau ! Moshé ! C'est du gâteau !
– Du gâteau peut-être, mais je vais grelotter. En plus, le thé à la menthe, là-bas, doit être servi avec des sachets.
– Trêve de plaisanterie, Moshé, il y a urgence. C'est pour une mise sur écoute. Quatre des nôtres t'attendent sur place. Le travail est pratiquement fini. Tu files en Suisse avec un sac diplomatique, notre ambassade de Berne est au courant. Tu supervises nos gars. A ton retour, je soutiens ta demande de retraite anticipée. Promis, juré !
– Du gâteau, Chef ? Je ne crois pas que la Suisse admettra facilement une violation de sa souveraineté par une puissance étrangère, encore moins la nôtre, surtout après l'histoire des fonds juifs !
– Ils n'y verront rien du tout. On leur a piqué les plans du moteur des "Mirages ", sans problème. Entrer chez Sulzer, c'était quand même plus difficile que d'entrer chez Abdallah N.... Celui-là, il est dans notre collimateur depuis plusieurs mois. Abdallah N…, citoyen suisse d'origine libanaise, soupçonné d'entretenir des contacts avec le Hezbollah. Grâce à toi, nous en aurons le cœur net !… J'espère que ton nouveau patronyme te plaira ! Voici ton passeport, ton billet d'avion, un sac diplomatique ainsi que l'attestation du ministère des Affaires étrangères. Départ demain à sept heures.

L'avion était à moitié vide. Moshé Feigel posa son blouson, ainsi que le sac, dans le coffre au-dessus de sa tête. Il n'aurait pas de voisin. Il boucla sa ceinture, sortit les pieds de ses mocassins et se prépara à une remémoration comme il le faisait toujours avant une affaire. Dès cette seconde, il devint Simon Cohen, un touriste visitant la Suisse. Il essaya de s'imaginer dans plusieurs situations, répondant à l'appel de son nouveau nom, mais le sommeil fut le plus fort. Il se réveilla peu avant l'atterrissage.
Son vrai faux passeport n'éveilla aucune attention, son sac non plus.
Il sentit le besoin de boire un thé à la menthe avant de prendre le train pour Berne. En sachet ! Il le savait ! Bon, avec trois sucres, ça pourrait aller.

Le wagon se remplissait. De Zurich à Berne, Moshé aurait deux heures de tranquillité. Il tendit l'oreille. Un couple, assis en face de lui, parlait le yiddish. Moshé l'avait appris avec sa grand-mère mais son yiddish était plus doux, moins rauque. Une famille s'installa de l'autre côté du couloir, se mit à parler la même langue que les autres voyageurs. Il comprit qu'il venait de faire connaissance avec ce drôle d'idiome, le suisse allemand. Il aimait bien et il s'imagina, assis sur les genoux de sa grand-mère.
Il ferma les yeux : dernière mission et … retraite. Après, il ferait n'importe quoi, mais surtout, il essayerait de renouer avec sa fille, de rattraper le temps perdu. Elle avait dix-huit ans. Il ne l'avait pas beaucoup vue. Son épouse n'avait jamais compris le métier qu'il avait choisi. Elle aurait dû épouser un pharmacien. Avec elle, il n'y avait plus rien à renouer.

Il sortit de la gare de Berne, téléphona à l'ambassade pour annoncer son arrivée et demanda qu'on lui préparât un thé de menthe comme à la maison.
Il remonta frileusement la fermeture de son blouson. Il venait de s'apercevoir que le temps était maussade et qu'il faisait froid.
Le thé à la menthe et les prévenances de l'ambassadeur n'auguraient rien de bon. Pour sa première mission à l'étranger, il était gâté : l'ambassade lui avait réservé une chambre bruyante avec toilettes dans le couloir et ses collègues étaient des jeunets qui se prenaient pour des cow-boys.

On était en Suisse, il fallait être très prudent.
Mais cette fois, le chef avait raison. Du gâteau ! C'était du gâteau que de travailler dans ce quartier de la banlieue bernoise. Dommage qu'il y fasse si froid en janvier. Le jour, il y avait suffisamment d'animation pour passer inaperçu, et la nuit, c'était le calme plat : plus un chat après minuit. Il n'y avait même pas besoin d'un code pour ouvrir la porte d'entrée de l'immeuble d'Abdallah N… ! De six heures du matin à vingt-deux heures, les gars pouvaient pénétrer dans la maison comme dans un moulin.
Ils prendraient les empreintes pour fabriquer une clé de la cave et un passe pour la porte d'entrée pendant que lui ferait la garde. Ensuite, "Le Serrurier " entrerait en action : Elie, un vieux de la vieille comme lui, le génie de l'ouverture à problèmes. Aucune serrure ne lui résistait, et sans laisser de traces ! Elie était si doué qu'il aurait mieux gagné sa vie comme cambrioleur que dans les services secrets.

Vendredi, on attaqua le gâteau !

Moshé aspira à regret la dernière bouffée de sa cigarette. Il s'en autorisait dix par jour. La suivante serait dans une heure.
Jamais je ne pourrais vivre ici, pensa-t-il : les gens passent sur les trottoirs, pressés d'aller au travail, sans se parler, sans se regarder
Il avait l'impression d'être transparent quand une femme s'approcha de lui, le regarda d'un air sévère et lui montra le mégot qu'il venait de jeter à terre. Il s'empressa de le ramasser et d'aller le balancer dans la poubelle à proximité.
Dans ce pays, il y avait intérêt à parquer dans les lignes, à traverser entre les clous et à respecter la propriété d'autrui !
Ses collègues, ayant terminé, sortirent de l'immeuble et lui firent comprendre que tout s'était bien déroulé. Ensemble, ils se dirigèrent vers la camionnette mais il n'osa pas leur raconter l'épisode du mégot.

– J'envoie la valise et grâce au "Serrurier ", dans deux ou trois jours, nous aurons
le matériel, nous pourrons travailler de nuit.
– On a deux jours de libres, Simon ?
Ça, c'était du Schlomo tout cuit !

– Ne jamais relâcher sa vigilance, Schlomo ! Briefing tous les matins à
l'ambassade, jusqu'au retour de la valise.

Comme il l'avait prévu, deux jours plus tard, la valise était de retour avec les clés et le matériel d'écoute.

– Vous trois, vous filez à Genève tester l'émetteur et prendre contact avec
madame X : elle s'occupera des enregistrements. Je reste avec Zach pour
étudier la cave.

Elie avait bien travaillé; les clés fonctionnaient comme des vraies. Moshé n'en attendait pas moins. Zach avait trouvé la cache idéale sous un lambris. Il n'y avait qu'à creuser un peu pour installer le boîtier de distribution. L'installation du câble de l'émetteur serait jeu d'enfant. Il faut dire que, sur la longue durée, le système Natel D Easy avec ses cartes, était fiable et bon marché.
Si tout se passait bien, l'équipe poserait le système d’écoute dans la nuit de lundi à mardi, et mercredi, retour à Tel-Aviv. Moshé n'en pouvait plus de ce froid qui lui glaçait les os.

Moshé était un maniaque de la sécurité, il ne pouvait rien laisser au hasard. Avec Zach, ils garèrent la camionnette devant l'immeuble du Libano-Suisse.
Les deux hommes surveillèrent la rue jusqu'à cinq heures du matin, deux nuits d'affilée. Pas un chat, pas une lumière allumée derrière les rideaux tirés. A croire que personne n'allait pisser. Le calme plat !

Vreni Finger savait que les Anglais allaient débarquer. Une nuit par mois, elle était ponctuellement insomniaque. C'était totalement irrationnel : rien à voir avec la pleine lune. Elle ne ressentait aucune douleur, elle était juste un peu fébrile. Elle avait tout essayé : tisanes, somnifères, compresses chaudes sur le bas-ventre, vin rouge, alcool fort, romans policiers, sucreries. Rien n'y faisait !
Ces nuits-là, elle les passait dans la pénombre de son salon, à regarder la télé, à écouter de la musique ou à terminer son courrier. De temps à autre, elle guignait par la fenêtre, elle avait un peu honte. Elle ne voulait pas être comme tous ces bons Suisses qui espionnent leurs voisins pour en tirer de hâtives conclusions.
Il faut dire que dans le quartier, il ne se passait jamais rien. A partir de minuit, les chiens avaient fini d'évacuer et les gens savaient que, pour bien travailler, il faut se reposer. La rue était vide jusqu'aux premières heures du matin.

Le 18 février, vers minuit et demi, une voiture s'arrêta. Aucune portière ne claqua, aucun bruit de voix ne se fit entendre. Vreni s'approcha de la fenêtre, tira doucement le rideau pour voir qui rentrait si tard en semaine.
Une camionnette blanche était parquée sous ses yeux, devant le numéro 24. Trois hommes sortirent par les portes arrière en tenant un attirail qu'ils posèrent sur le trottoir. Ils refermèrent les portes sans bruit pendant que le conducteur et son voisin venaient les rejoindre. Un homme introduisit une clé, ouvrit la porte de l'immeuble. Tous pénétrèrent à la queue leu leu, chargés d'instruments que Vreni ne voyait pas bien dans l’obscurité.
Un des hommes revint sur ses pas et se mit à monter la garde.
- Merde ! jura Vreni en yiddish, non, en suisse allemand, mais … c'est un cambriolage !

Elle courut dans sa chambre à coucher pour mieux voir ce qui se passait, en faisant attention de ne pas se cogner aux meubles dissimulés dans la pénombre. Elle pencha la tête pour lire le numéro de la plaque et le nota sur un morceau de papier.
Elle hésitait à appeler la police, elle ne l'avait jamais fait de sa vie. Elle observa l'homme de garde. Il fumait tranquillement. Vreni prit sa décision quand elle le vit jeter son mégot sur le sol. Elle saisit le combiné et fit le 117.
Vingt minutes plus tard, les cinq agents du Mossad, l'un des meilleurs services secrets au monde, étaient appréhendés dans cette paisible banlieue, par la police helvétique.

Moshé, les mains menottées derrière le dos, en manque de cigarettes, ne pouvait s’empêcher de marmonner : "du gâteau, qu’il disait … du gâteau ! "

Simon Cohen (pseudonyme) possédait un sac diplomatique, il fut le seul prévenu à ne pas être relâché après les interrogatoires.
L’Etat d’Israël dut payer une caution de trois millions de francs qui lui furent partiellement remboursés.
Deux ans plus tard, la Cour pénale suisse condamna le prévenu à une année de prison avec sursis, déduction faite des 65 jours de prison préventive purgés auparavant.
Le jugement autorisait son retour immédiat dans son pays.
Après des centaines de thés à la menthe en sachets et deux hivers rigoureux, ce fut un homme brisé qui rentra à Tel-Aviv.


© Chris kufrin 2004

 

 


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mardi 8 janvier, 2008